La Shoah en Ukraine : vérité et amitié

philippe de lara

28.03.2016

Philippe de Lara

L’histoire des Juifs en Ukraine est l’une des plus grandes victimes de l’histoire interdite de l’Ukraine à l’époque soviétique. Les légendes et les stéréotypes sur l’antisémitisme et la collaboration en Ukraine font autant de mal que la négation du Holodomor. Ils reposent sur une version défigurée de la période paroxystique de 1939-1944, et sur sa généralisation indue à toute l’histoire moderne. Et pourtant, la relation entre Juifs et Ukrainiens est une dimension essentielle du récit national ukrainien, hier et aujourd’hui et, j’ose le dire, du récit européen. Libérer l’histoire des génocides du XXème siècle des préjugés et des légendes mensongères est nécessaire pour passer de mémoires divisées à une histoire partagée.

Il est probable que la majorité des habitants ce qui fut le Yiddischland habitaient sur le territoire de l’Ukraine actuelle.[1] Ce monde a été anéanti. Est-il pour autant voué à l’oubli ? Et l’Ukraine à jamais coupable de cet anéantissement puis de l’oubli, comme si les Ukrainiens et non les nazis pour le crime, puis les Ukrainiens et non les Soviétiques pour l’oubli,en étaient les acteurs ?

Il y a dans ce cliché une immense injustice, mais il révèle aussi une complication authentique. Le fait que le crime ait eu lieu pour l’essentiel sur place, pour ainsi dire au milieu de la société ukrainienne, et non dans le secret des centres d’extermination, loin des lieux de vie des victimes, fait du théâtre ukrainien de la Shoah un drame sans équivalent. Les personnages du criminel, du collaborateur, du complice passif, du spectateur impuissant et du juste acquièrent une intensité inouïe, décuplée par la violence extrême et les risques in situ. En Ukraine, il ne pouvait pas y avoir pour ainsi dire de seconds rôles parmi les acteurs et les témoins de la Shoah, mais seulement des rôles principaux. Une expérience sans équivalent avec ce que vécurent les Français, les Hollandais, et même les Polonais. Cette histoire, si brûlante qu’on a du mal à la saisir sans se brûler, est aussi celle qui subira l’interdit le plus lourd à l’époque soviétique, là encore de manière plus pesante en Ukraine que partout ailleurs dans l’empire soviétique.[2] L’interdit est d’autant plus désastreux que d’avoir été le lieu même du crime entraîne des responsabilités, des questions, des soupçons, aussi bien que des vocations héroïques, et des traumatismes enfin, qui sont sans commune mesure avec ce qui advint dans les pays ou la Solution finale prenait la forme de la persécution et de la déportation, le crime ayant lieu ailleurs.

Les fardeaux de la présence sur la scènedu crime et de l’histoire interdite sont un obstacle à la constitution d’une mémoire commune, d’un récit commun. La mémoire collective ukrainienne doit affronter le fait de la proximité radicaleavec toutes ses conséquences, héroïques et infâmes. Dans une situation de paroxysme, ce que furent l’occupation allemande et la Shoah en Ukraine, les conditions de la vie ordinaire, de la décence communene sontpas seulement altérées mais abolies. La double occupation du pays (voire triple pour l’Ouest)avait banalisé la violence et entraîné une décomposition morale difficilement imaginable. Le paroxysme, c’est que le moindre geste de charité était mortellement périlleux, que le moindre geste d’indifférence, de délaissement était abject, ou du moins pouvait avoir des conséquences fatales. En Ukraine, la destruction morale nazie  se surajouta à la destruction morale soviétique, ce monde du soupçon ou chacun était sommé d’épier et de dénoncer son voisin. Le compromis le plus minuscule — prendre un emploi à la gendarmerie pour éviter la déportation de travail en Allemagne — pouvait vous entraîner à la plus monstrueuse des complicités criminelles. Les réactions populaires à l’extermination des Juifs étaient certainement façonnées par les sentiments vivaces et contrastés produits par des siècles de cohabitation, mais elles furent avant tout surdéterminées par la peur. Le roman de AharonAppelfeldLa Chambre de Mariana(2006), qui raconte l’histoire d’un enfant juif caché par une prostituée pendant l’occupation en Galicie, montre bien cette omniprésence de la peur, quelle que soit les attitudes par rapport aux Juifs. Mariana dévouée à son protégé, le gardien du bordel, à qui il faut cacher la présence du jeune garçon car c’est un dénonciateur zélé, Victoria, la bonne déchirée entre charité chrétienne et lâcheté, tous vivent dans la peur.

Les Ukrainiens avaient déjà eu une terrible expérience de l’indignité des massacres de masse. Le Holodomor(environ 4 millions de personnes exterminées par la faim en 1932-1933) ne fut pas seulement un crime épouvantable mais un supplice de déshumanisation. La faim rend fou, provoque des comportements inhumains. Des gens mangèrent leurs enfants. Il a fallu survivre non seulement à la mort de masse mais aussi à l’indignité de la faim.[3] Cette banalisation paroxystique de la mort et du mal est tout le contraire de la banalité du mal. Elle est douloureuse à reconnaître et on peut comprendre la réaction d’esquive, de silence qui fut le fait de certains en Ukraine (en Pologne également), même s’il faut la regretter et la dépasser.

Ni la pénitence à perpétuité, ni la revendication d’innocence totale ne sont tenables. Ce ne sont pas seulement des mensonges, mais des mensonges invivables. Le fardeau et la responsabilité éprouvéspar les Ukrainiens sont difficiles à comprendre vus de l’Ouest. Il est impossible d’y échapper par l’oubli et les Ukrainiens ont un devoir de narration, d’assomption dont ils ne peuvent s’exonérer. Mais il est injuste de demander ce travail aux seuls Ukrainiens, car la méconnaissance et le brouillard de légendes entourant la Shoah — et donc la mémoire et l’héritage de la Shoah dans son ensemble — exigent une réparation, en un sens pour ainsi dire mécanique et moral, et non pas pénitentiel et judiciaire du mot. Cette exigence de réparation s’adresse aussi à tous, y compris aux Juifs, si scandaleux que cela paraisse à première vue.

Depuis l’indépendance, les Ukrainiens ont mis du temps à affronter cette histoire. Après la chute de l’URSS, les mémoires furent libérées mais pour ainsi dire séparées. L’héritage soviétique c’est l’histoire interdite, et c’est aussi la concurrence des victimes. Ce legs en effet n’est pas moins empoisonné dans sa version soviétique, née de la double censure du Holodomor et de la Shoah, que dans sa version « post coloniale » bruyante, dans les pays démocratiques soumis aux assauts du relativisme et de la culpabilité de l’homme blanc.

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Lors de mon premier voyage en Ukraine, j’ai rencontré (grâce à mon ami Valentin Omelianchyk) SemyonGluzman.Gluzman, qui préside aujourd’hui l’Association Ukrainienne de Psychiatrie, était une figure de la jeune génération de la dissidence à l’époque soviétique : dans les années 70, alors jeune médecin psychiatre, il avait été envoyé au Goulag à Perm pour avoir refusé de participer aux internements psychiatriques d’opposants politiques. C’était mon premier contact avec un Juif ukrainien. Je lui pose, un peu brutalement et naïvement, la question suivante : « Que pensez-vous de l’antisémitisme dans les mouvements nationalistes ukrainiens, en particulier l’UPA pendant et après la guerre ? » Réponse : « j’en pense que sans les prisonniers de l’UPA à Perm, je serais mort. » Le Goulag était une épreuve particulièrement dure pour les politiques, encore plus un jeune homme comme Gluzman, soumis aux brimades et aux violences exercée par les prisonniers de droit commun, et beaucoup n’y survivaient pas longtemps. Au Goulag, Gluzman s’était retrouvé avec des prisonniers ukrainiens plus anciens, combattants de l’UPA condamnésà de très longues peines dans les années d’après-guerre. Ils prirent tout de suite Gluzman sous leur protection. La solidarité entre Ukrainiens au Goulag (comme dans les camps nazis) est bien connue. Mais comment comprendre la réponse de Guzman ? Cette solidarité bienveillante des « banderovitsi » avec un jeune Juif suffisait-elle à effacer tout ce que je savais, ou croyais savoir sur les collaborateurs ukrainiens de la Shoah, l’antisémitisme des nationalistes ukrainiens, aussi virulent sinon plus que leur polonophobie ?

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Il y a deux manières d’effacer l’histoire, de manipuler la mémoire collective, la négation est la plus évidente, mais pas forcément la plus terrible. Il y aussi ce que j’aimerais appeler le démembrement de l’histoire par les légendes et les stéréotypes. Légendes et stéréotypes font partie intégrante de la mémoire collective, mais ils peuvent aussi la détruire dans certaines conditions. Cela se produit lorsqu’ils deviennent envahissants : des faits sont rapportés, mais d’autres sont tus, d’autres inventés,au point que le tissu de l’enchaînement des faits et des circonstances est déchiré. C’est ce qui est arrivé avec l’histoire des pogroms de 1917-1920 : vous pouvez savoir beaucoup de choses sur les pogroms de cette période en Ukraine, sans rien savoir de leurs auteurs : quelle fut la responsabilité des Armées blanche, rouge, de l’armée ukrainienne, de l’armée polonaise, des bandes armées et de leurs hetmans[4] qui ne reconnaissaient pas l’autorité de la République, de paysans aveuglés par les rumeurs identifiant les Juifs aux bolchéviques, des anarchistes de Makhno ? La difficulté dépasse l’arithmétique, le pointage quantitatif, car bien des hommes ont changé de camp plusieurs fois, bien des simples gens se sont trouvés entraînés dans des crimes ou dans une complicité passive.Il y a quelque chose qui défie la compréhension dans ces massacres où périrent 100 000 Juifs au milieu du chaos de guerres superposées(civile, d’indépendance, de rapine) qui leur étaient plutôt étrangères. Denikine lui-même désespère de voir ses troupes piller et tuer les Juifs au lieu de combattre les Rouges.

Le même démembrement affecte la connaissance de la collaboration avec les nazis et du sauvetage de Juifs de la part d’Ukrainiens en 1941-1944. Même les historiens spécialistes sont très circonspects : combien de justes, combien de collaborateurs des nazis, combien de spectateurs ?[5]Sur cette question comme d’autres, l’histoire butte sur un vertige de la vérification. Il y a un degré d’incertitude au-delà duquel on ne peut plus être sûr de rien, ou ce que l’on croît savoir de la manière la plus certaine peut s’avérer faux, ou trompeur. On ne peut plus s’appuyer sur un noyau de certitudes de base ­— par exemple : César a franchi le Rubicon —pour vérifier et interpréter d’autres faits, puisque les faits les mieux assurés peuvent se retrouver du côté des légendes : la plus enracinée est certainementcelle qui fait de Simon Petlioura le responsable principal des pogroms de 1919, alors qu’il fut au contraire le dirigeant de la République le plus attaché à l’alliance des Juifs et des Ukrainiens, gage principal de cette nation civique faite dès le départ de plusieurs nationalités.[6]

Peu d’histoires sont à ce point encombrées, entravées de mythes, de légendes, fausses ou pire, pas vraiment fausses, mais déformées. Comment peut-on s’assurer de ce qu’on lit ? Le doute cartésien est impraticable. S’il n’est pas sûr que César a franchi le Rubicon, alors on ne peut rien savoir de la guerre civile qui mit fin à la République romaine, on ne peut accorder foi au récit de Suétone et même aux archives qui nous restent de ces événements et qui pourraient être falsifiées.Ce n’est pas en mettant tout en doute qu’on se rapproche de la vérité, car on perd pied, on ne peut plus se raccrocher à rien, à aucune certitude élémentaire pour commencer à reconstituer la vérité. En révoquant tout en doute, on jette le bébé avec l’eau du bain. Le moindre raisonnement, l’établissement des faits deviennent impossible :

« Le jeu du doute lui-même présuppose la certitude » écrit Wittgenstein dans ÜberGewissheit, §115.

« Les questions que nous posons, nos doutes dépendent du fait que certaines propositions sont soustraites au doute comme des gonds sur lesquels tournent les questions et les doutes. »§ 341.

« Si tu n’es certain d’aucun fait, tu ne peux pas plus être certain du sens des mots que tu emploies. » §114.

C’est le travail des savants et des témoins de rassembler les pièces du récit, de le rendre juste. Que veut dire ici « juste » ? Équilibré, équitable, exhaustif ? Je dirais plutôt qu’il doit procurer une vérité globale, « the bigpicture » dit une expression efficace de l’anglais. J’essaie de mieux comprendre cette situation où les questions et les doutes errent hors de leurs gonds, et aussi de retrouver quelques uns de ces gonds. Déblayer les stéréotypes pour faire émerger la question juive ukrainienne.

Les stéréotypes, ce ne sont pas seulement les stéréotypes malveillants de la légende noire de l’Ukraine violemment antisémite et des Juifs traîtres au service des oppresseurs polonais ou russes. Il y a une forme plus douce, moins caricaturale de stéréotype, mais qui n’est pas moins néfaste, car elle fige les relations entre les nations juive et ukrainienne, elle enferme les identités dans un déterminisme sociologique : les Polonais sont nobles, les Ukrainiens paysans, les Juifs commerçants, etc.

Cette citation d’un historien ukrainien illustre très bien une histoire prisesdans les stéréotypes :

« Les peuples juif et ukrainien ont des modèles de survie différents,écritMarinovitch en 1991 [au moment de l’indépendance donc].Les deux modèles sont incomparables : les Juifs survivent dispersésparmi d’autres peuples, alors que les Ukrainiens vivent sur leur propreterritoire […]. La vie parmi des substrats ethniques étrangers, souventhostiles les uns envers les autres, a posé aux Juifs un impératif difficile:déterminer qui était le plus fort, une erreur d’appréciation pouvant menerà des conséquences tragiques. Les Juifs se sont tournés vers les intérêtsde la partie la plus puissante, afin de garantir leur survie, dans leslimites que le plus fort leur imposait. Dès lors, étant donné qu’au coursde leur histoire, les Ukrainiens se sont souvent trouvés du côté des plusfaibles, on peut comprendre pourquoi la mentalité populaire a élaboré lestéréotype de l’animosité des Juifs envers les intérêts nationaux ukrainiens.

Exiger des Juifs qu’ils se rangent du côté du plus faible était leurdemander l’impossible et revenait à les priver de la principale conditionde leur survie. […] Le meilleur moyen de ne pas avoir de mauvais rapportsavec les Juifs est le suivant : devenir fort soi-même. Et lorsquel’Ukraine sera forte, les Juifs y trouveront naturellement leur place ».

C’est vrai pour une grande part, mais réducteur. On voudrait approuver une perspective aussi compréhensive et généreuse, mais quelque chose ne tourne pas rond : c’est que Juifs et Ukrainiens ne sont pas seulement des « groupes sociaux », déterminés par leur place dans un système dominant/dominé, ce sont des individus et des communautés vivants, changeants. Bref, l’histoire racontée de cette façon est un peu trop marxiste, sociologique, et même si elle bien sûr plus bienveillante que les stéréotypes antisémites ou anti-ukrainiens, elle est encore faite de stéréotypes. Il faut sortir de la sociologie ou, plutôt, la sociologie ne devient intéressante (et vraie) que quand elle parvient dépasser les stéréotypes.

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J’aimerais donc partir d’un exemple singulier, exceptionnel, et pourtant représentatif, celui de l’écrivain et penseurIvan Franko (1856-1916), le Victor Hugo ukrainien. Si nous devons lutter contre les stéréotypes simplificateurs, sur les Juifs ou sur n’importe quel autre sujet, il faut le faire aussi dans notre méthode d’enquête, c’est-à-dire ne pas trop céder aux sortilèges de la moyenne, de la statistique, du grand nombre, de « l’objectivation » (mot affreux, fétiche du scientisme en sciences humaines) et considérer que la singularité est aussi hautement significative, qu’elle peut nous éclairer sur la société, sur la conscience collective, plus que les moyennes qui ne sont souvent que des stéréotypes estampillés par la science. Franko, sous l’œil érudit et pénétrant de YaroslavHrytsak, apparaît comme un cas étrange d’anti/philo sémitisme (le texte de Hrytsaksur lequel je m’appuie a pour titre « AStrange Case of Antisemitism »). Et précisément parce qu’il fut un grand intellectuel et un acteur politique, il donne un éclairage précieux sur ce que j’aimerais appeler le rapport de l’Ukraine avec la société juive.[7]

La première chose que Hrytsak met en lumière, c’est l’intérêt constant de Franko pour les Juifs. Ce n’est pas seulement une attention politique à la « question juive », commune dans ces régions d’Europe où les Juifs étaient nombreux et constituaient une « nation », en interaction intense avec les autres nations. A la fin du XIXème siècle, il était naturel pour les nationalistes et les socialistes de se demander quelle serait l’attitude des Juifs par rapport à leur programme, les perspective d’alliance ou au contraire de conflit avec la société juive en général ou avec tel ou tel courant du judaïsme (traditionalisme, sionisme, socialisme bundiste, etc.)À la fin du XIXème siècle, explique Hrytsak, dans le contexte de la « désintégration progressive de la société traditionnelle », « chaque groupe se sentait de plus en plus mis en danger par les autres », en particulier les Juifs et les catholiques (ukrainiens et polonais), mais aussi en quête de nouvelles alliances. Le Franko politique, socialiste puis nationaliste, est travaillé par cette « question juive », mais il y a chez lui quelque chose de plus, une curiosité pour ainsi dire désintéressée, qui réunit les attitudes très contrastées qu’il aura successivement (et parfois simultanément) à l’égard des Juifs : philosémitisme de sa jeunesse au lycée de Drohobych, phase d’antisémitisme socialiste autour de 1883 — où il publie le fameux article « La question juive », farci de stéréotypes anti juifs —, appel à l’assimilation, puis fascination pour le sionisme, solidarité avec le prolétariat juif et dépit amer face à la fidélité des Juifs pauvres à la communauté traditionnelle plutôt qu’au socialisme, lutte contre l’antisémitisme dans l’intelligentsia et le milieu nationalistes. Les vues de Franko sur les Juifs, écrit Hrytsak, « étaient pleines d’ambivalence et de contradictions », et « dans sa longue et complexe évolution (…) du socialisme au nationalisme », les Juifs furent une préoccupation constante.Et loin que le tournant nationaliste ait accentué chez luil’antisémitisme socialiste (à la Marx), il lui fait reconnaître les sionistes comme des frères dans la lutte pour la liberté des peuples. A toutes les étapes de son évolution, la question juive n’est pas pour Franko un problème racial ou religieux mais « national ».

Je préfèrerais dire « politique ». Qu’ils soient amis ou ennemis, voués à l’assimilation à la nation ukrainienne ou formant une nation politique équivalente aux Ukrainiens, les Juifs sont un groupe concret, doté d’une identité, de partis politique, d’intérêts variés, ils sont avant tout des partenaires, un groupe parmi les autres groupes en mouvement qui forment le monde de la Galicie et de l’Ukraine.Peter Gay (cité par Hrytsak) dit du rapport des Allemands au judaïsme au XIXème que c’était « une culture dans laquelle des ensemble d’idées que nous considérerions comme extrêmement contradictoires coexistaient sans aucune tension dans la même personne. » Franko illustre cette configuration, mais à sa manière unique, mobile et pour l’essentiel fraternelle : comme les Russes, les Polonais, les Autrichiens, les Juifs sont des frères humains avec lesquels nous vivons et devons construire une communauté politique émancipée des dominations impériales (autrichienne, russe et polonaise).

Cette curiosité pour les Juifs, nation étrange au milieu d’autres nations est typiquement ukrainienne — il faut tenir compte ici de la complexité, de l’épaisseur de cette idée de « nation », à cheval sur des groupements pré-modernes, communautaires, et des sociétés modernes où les identités de groupes se présentent et se vivent de façon très différentes, individualiste et non plus holiste.[8]C’est je crois cette conception politique des nations qui donne sa couleur particulière à la conversation ukraino-juive.

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Mais reste-t-il quelque chose de cette conversation après le désastre ? Il n’y a plus de nation juive en Europe.

Je cite un article récent de Taras Voznyak sur la culture galicienne : « Evidemment, on ne pourra pas faire revenir la population polonaise, allemande, juive, ou tchèque, mais il faut s’occuper de leur héritage culturel galicien. A qui ce devoir incombe-t-il ?  A qui d’autres qu’aux habitants actuels de Lviv, Ternopil ou Kolomya, puisqu’il n’y a personne d’autre ? La réponse est dès lors sans équivoque : nous sommes responsables de l’héritage culturel juif, polonais, autrichien en Galicie. Certes il existe de petites communautés nationales ; mais elles n’en ont pas la force. Par ailleurs, ce sont les habitants actuels de la Galicie qui en ont besoin. » (La Règle du Jeu, n° 57, 2015, p. 100)

Le paroxysme de l’extermination sur place, et l’irrémédiable de la destruction du pays juifrendent difficile la constitution d’une mémoire partagée entre Juifs et Ukrainiens. Mais l’histoire ukrainienne, y compris l’histoire de la Shoah,offre aussi des ressources, peut-être plus favorables qu’ailleurs, à un dialogue de plain pied. La nation juive a été détruite en tant que pays, mais elle demeure dans la culture et à travers les individus. Il y a une solidarité des Juifs de la Torah avec les « Juifs géographiques » que sont les Ukrainiens. La Torah et le terreau ukrainien ont en commun d’être des ressorts non politiques mais qui ont assuré, par un étrange miracle, la persistance politique de deux peuples. D’où une affinité de deux nations qui ont réussi à exister comme des nations, à subsister comme des êtres politiques en pointillé, malgré l’absenced’État, mais sans jamais perdre le contact avec l’existence en tant que nation, c’est-à-dire avec l’idéal de l’autonomie politique.

Ce dialogue de plain pied n’est toutefois pas aussi riche et aisé qu’il pourrait l’être.Juifs et Ukrainiens y ont leur part. « Nos histoires sont incomplètes l’une sans l’autre », dit le beau mot d’ordre de l’UkrainianJewishEncounter. Comment faire en sorte qu’advienne cette reconnaissance mutuelle de la part juive de l’histoire ukrainienne et de la part ukrainienne de l’histoire juive ?

De la part des Juifs, cela implique un devoir de révision historique. Il faudra du courage pour comprendre et reconnaître l’étendue des mensonges et inexactitudes de la légende noire. Tout est à vérifier. Non pas qu’il n’y ait rien, mais la légende défigure le tableau. Le mythe de l’antisémitisme atavique crée des faits fantômes et déforme ceux qui sont avérés. La difficulté est que la réparation passe par une histoire d’ensemble, qui devra peser toute les ombres et toutes les lumières. Or il faut bien commencer quelque part. Je crois pour ma part que la restauration des figures du métropolite Andrei Sheptitsky et de Simon Petliuraest le point de départ nécessaire, la tête de pont.

De la part des Ukrainiens, cela implique un devoir de compréhension : reconnaître, non pas malgré mais grâce aux malheurs subis par l’Ukraine l’unicité de la Shoah, qui tient à son exhaustivité et à son caractère purement idéologique, mais aussi et d’abord à la destruction irrémédiable du pays juif, ici en Ukraine. Il y faudra du tact.

Les Juifs doivent mesurer l’injustice de la légende antisémite, la souffrance qu’elle engendre, les intérêts qu’elle sert, aujourd’hui comme à l’époque soviétique. Les Ukrainiens doivent mieux comprendre le caractère absolu de la perte et les conséquences éthiques du fait qu’elle a eu lieu chez eux.

J’aimerais conclure sur les deux mots que Taras Voznyakréunit de façon si belle et évidente : devoir et besoin. Il s’agit de couronner le roman national à partir d’une histoire partagée. C’est pourquoi le devoir des Ukrainiens à l’égard de leur héritage culturel est aussi un besoin.

 


[1] Selon la période et le critère d’identification, il n’est pas toujours aisé ni même doué de sens d’attribuer une nationalité à un « citoyen » du Yiddishland. Le Yiddishland ukrainien comprenait des personnes qui s’identifieraient comme ukrainienne, polonaise, autrichienne, roumaine, ou des mixtes plus ou moins déterminés, et furent à leur tour étiquetées par les occupants successifs, ambitieux et brutaux ingénieurs démographiques comme on sait, qui ne pouvaient supporter des sujets de nationalité indéterminée. L’indication que je donne est purement géographique mais pour autant non dépourvue de sens, en particulier du point de vue mémoriel.

[2] Information fournie par Y. Hrytsak.

[3] Les témoignages de survivants de la famine poignants et souvent admirables montrent, comme dans les récits des camps (chez Primo Levi notamment), le double combat pour la survie et pour le sauvetage de l’humanité, contre l’animalisation voulue par les bourreaux.

[4] Le simple fait que les seigneurs de la guerre incontrôlés, le semi dictateur Skoropadski et le chef de la République portent le même titre d’ataman a beaucoup favorisé les confusions, intéressées ou non.

[5] Voir notamment, dans l’ouvrage The Shoah in Ukrainel’article de Frank Golczewski.

[6] Les quatre nations principales (Ukrainiens, Juifs Russes, Polonais) était reconnue dans la Constitution, et dotée d’institutions autonomes, et toutes les autres minorités pouvaient accéder à un statut semblable sur une base déclarative (Grecs, Tchèques, Hongrois, etc.). De plus, dans un esprit libéral remarquable, l’appartenance à telle ou telle « nationalité » était soumise à la volonté personnelle et nullement obligatoire.

[7]YaroslavHrytsak, « A Strange case of Antisemitism », dans Omer Bartov&EricWeitzeds, Shatterzone of Empires, 2013. Contrairement aux éditeurs de ce livre collectif, et je crois en accord avec Hrytsak, je pense qu’on doit considérer Franko et la Galicie comme des composantes de l’identité ukrainienne, et non comme des expressions de la frontière entre plusieurs cultures et plusieurs empires.

 

[8] C’est pourquoi la catégorie de nation prémoderne me semble indispensable, même si elle complique encore les couples conceptuels déjà compliqués de tradition et de modernité, communauté et société.

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