Les événements ukrainiens furent décrits il y a longtemps dans le livre préféré du Kremlin

Vendredi 14 mars 2014 

Marina Snegovaya

«Traditionnellement, on estimait que la spécificité des régimes postsoviétiques consistait dans l’enrichissement personnel des élites et l’absence de toute idéologie. Mais l’agression de l’Ukraine démontre que la conception du monde du président russe a évolué depuis longtemps. Plus encore, les événements du 1er mars 2014 peuvent marquer le début d’une nouvelle stratégie géopolitique de Poutine».

danilevsky

Photo: Nikolaï Yakovlevich Danilevski

 

 

 

La plupart des analystes se trompèrent dans l’analyse des actes de Vladimir Poutine, avant tout à cause d’une fausse idée quant à une prétendue absence de conviction idéologique du Kremlin.
Traditionnellement, on estimait que la spécificité des régimes postsoviétiques consistait dans l’enrichissement personnel des élites et l’absence de toute idéologie. Mais l’agression de l’Ukraine démontre que la conception du monde du président russe a évolué depuis longtemps. Plus encore, les événements du 1er mars 2014 peuvent marquer le début d’une nouvelle stratégie géopolitique de Poutine.

Visiblement, Poutine voit le monde dans le cadre d’ « un choc des civilisations » corrigé par les idées de Nikolaï Danilevski. Ce dernier écrivait que « l’Europe n’est pas seulement quelque chose d’étranger pour nous, c’est même quelque chose d’hostile, que ses intérêts non seulement ne peuvent être les nôtres, mais dans la plupart des cas, ils y sont diamétralement opposés »*. Dans son célèbre article de 1993 qui a trouvé des échos controversés à l’Ouest, Samuel Huntington prédit que le principal conflit du XXIème siècle serait la lutte et les guerres entre de différentes communautés culturelles (« civilisations ») dont l’occidentale, l’islamique, la chinoise, l’orthodoxe (russe), etc. Selon le chercheur, au fur et à mesure que l’Ouest imposerait la politique d’universalisme (globalisation) et de l’affaiblissement consécutif de la civilisation occidentale, les sociétés non-occidentales prendraient de plus en plus conscience de leur originalité et développeraient leur identité culturelle, ce qui mènerait inévitablement à des conflits et à la dispute pour la primauté sur la scène mondiale.

Tout porte à croire que l’élite russe est proche d’une telle conception du monde. D’après ce qu’on dit, le président russe et son entourage lisent beaucoup, mais pas du tout le genre de littérature qui est populaire parmi les hommes politiques du reste du monde. Les préférences de l’élite politique russe se limitent aux chefs-d’œuvre de production nationale. Ainsi, on connait depuis longtemps le penchant de Poutine pour Danilevski et les philosophes de l’âge d’Argent qu’il cite régulièrement dans ses prises de parole en public. L’engouement va si loin que pour les vacances de Nouvel an 2014, « La Russie Unie » et les dirigeants de Kremlin offrirent à presque tous les gouverneurs et membres du parti une sélection de livres à lire pendant les longs soirs d’hiver, où figurent entre autres La philosophie de l’inégalité de Nicolas Berdiaev, La justification du bien de Vladimir Soloviev et Nos missions d’Ivan Ilyin.

N’est-ce pas une «préparation» idéologique ? Dans les conceptions de Berdiaev, Soloviev et Ilyin, un énorme rôle sur la scène géopolitique est attribué à la Russie et à sa mission de sauvegarde et de propagation de l’orthodoxie sur les territoires se trouvant sous son contrôle. Voici un extrait significatif de l’article « Que promet au monde le démembrement de la Russie », qui fait partie du recueil d’Ilyin Nos missions et qu’illustre cette conception du monde: « Etablissons d’emblée que le démembrement de la Russie préparé en coulisses à l’étranger ne repose sur le moindre fondement, n’a aucune considération spirituelle ou réellement politique, à part une démagogie révolutionnaire, une peur illogique de la Russie unie et une vieille animosité vis-à-vis de la monarchie russe et de l’orthodoxie orientale. Nous savons que les peuples occidentaux ne comprennent ni ne tolèrent l’originalité russe […] Ils ont l’intention de diviser le « balai » unique russe en branchettes séparées, de casser ces branchettes une par une et de les utiliser pour rallumer le feu pâlissant de leur civilisation. Ils ont besoin de démembrer la Russie pour la faire passer par une équation et une résolution occidentale et ainsi la détruire : un plan de haine et d’ambition ».

La citation ci-dessus, tout comme l’invasion de l’Ukraine, s’inscrivent totalement dans le cadre du « Choc des civilisations » prévu par Huntington : l’agressivité de l’Occident, le caractère unique et les liens réciproques entre le système politique russe et l’orthodoxie, la nécessité de résistance au nom de la sauvegarde de l’identité nationale.

Cependant, le contenu de l’ouvrage de Mikhail Iouriev, Le troisième empire. La Russie telle qu’elle doit être, publié en 2006, est encore plus bouleversant. D’après ce qu’on dit, ce livre a été lu par plusieurs collaborateurs de l’administration présidentielle et par Poutine lui-même. Etonnamment, sous forme d’une utopie où le narrateur est un ressortissant d’Amérique latine vivant en 2054, l’auteur y prédit toute la trajectoire du développement de la Russie pendant ces huit dernières années. Rappelons que, selon Huntington, vers 2053, suite à des guerres globales, il restera dans le monde seulement cinq états-civilisations, parmi lesquels la Russie sous l’apparence du Troisième empire (les deux premiers étant, visiblement, l’empire Russe et l’Union Soviétique). La construction du Troisième empire commence avec l’accession au pouvoir de Vladimir II le Restaurateur (le premier, Vladimir Judas, étant Lénine) qui réussit à rétablir la Russie dans sa position d’un grand Etat et à réunir les terres russes. Curieusement, au départ, Vladimir le Rassembleur cache ses aspirations pro-impérialistes, accumule des réserves et attend l’affaiblissement de l’Occident. L’Etat qu’il construit s’appuie sur le corporatisme gouvernemental et le protectionnisme économique, la liquidation de l’oligarchie, l’anéantissement des agents influents pro-occidentaux etc..

« La réunification des terres russes » proprement dite commence par (sic!) une explosion en Ukraine. Après la révolution orange organisée par les USA, l’Est et le Sud de l’Ukraine, ne s’étant jamais considérés comme faisant partie de la civilisation européenne occidentale, s’insurgent contre “la domination occidentale” et s’adressent à la Russie en lui demandant d’y être intégrés. La Russie, ayant décidé d’aider ces territoires, introduit en 2008 en Ukraine orientale 80.000 soldats, et face à elle se dirige l’armée de l’OTAN. Cette tension finit par produire la partition de l’Ukraine : la ligne de démarcation passe par les frontières des régions de Soumy, Poltava, Kirovograd et Vinnytsia du côté occidental appartenant à l’Ukraine et à l’OTAN et par les régions de Kharkiv, Dnipropetrovsk, Mykolayiv et Odessa du côté oriental ou russe.

Ensuite, la Russie continue à rassembler les « terres ancestrales russes », y compris le Kazakhstan et le Turkménistan, en réunissant progressivement le territoire du Deuxième empire (puisque la désintégration du Deuxième empire en 1991 ne fut pas issue de la volonté des peuples mais résultait d’une opération spéciale de l’Occident avec appui des traîtres de la patrie à l’intérieur même du Deuxième empire). La Russie annexe alors les territoires de la Biélorussie, de Transnistrie et (attention – le livre fut publié en 2006!) de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Dans le but de créer « une réelle égalité de tous les peuples », la Fédération de Russie disparaît : elle est remplacée par l’Union Russe (Eurasienne ou Douanière ?). Au final, la Russie devient un Etat avec plus de 200 millions d’habitants et un territoire de plus de 20 millions de km², « beaucoup plus viable dans les conditions de confrontation avec l’Occident ». D’après le scénario, dans les relations entre la Russie et l’Ouest commence alors une guerre froide.

De façon troublante, Le Troisième empire de Iouriev décrit les évènements dont nous sommes témoins actuellement. Ce qui impressionne le plus, c’est l’incorporation de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie à la Russie, alors que le livre fut publié deux ans avant la guerre en Géorgie. Si le président biélorusse Loukachenko a pris connaissance du Troisième empire, il faut s’attendre prochainement à des déclarations fortes et actives de sa part concernant la normalisation de relations avec l’UE. Quant à la construction de l’empire orthodoxe russe, ce processus est proche de sa finalisation. Lorsque l’Eglise orthodoxe ukrainienne relevant du Patriarcat de Moscou adressa au patriarche de Moscou une demande d’intercéder auprès du Kremlin afin d’empêcher l’envoi des troupes russes en Ukraine, le service de presse de l’Eglise orthodoxe russe recommanda aux Ukrainiens de ne pas opposer de résistance aux « pacificateurs russes » en précisant que « le peuple russe est une nation divisée sur son territoire historique qui a le droit de s’unir dans un seul corps de l’Etat ». Tout correspond à la conception de Vladimir II le Rassembleur des Terres Russes.

Même si les évènements actuels sont effrayants, ce qui effraie encore plus, c’est l’hypothèse selon laquelle ce plan aurait muri il y a longtemps dans l’esprit des dirigeants russes. Il faut reconnaître que le Kremlin possède une idéologie. Cette idéologie de l’ignorance basée sur une simple reconstitution des idées vieilles d’un siècle, sans étudier l’expérience mondiale, est encore plus redoutable que l’absence d’idéologie en tant que telle. On dirait que le choc des civilisations a commencé.

L’auteur : sociologue, doctorant de l’Université de Colombie (New York

Traduit par Natalia Ostach

* Danielvski N. Y. La Russie et L’Europe : Coup d’œil sur les rapports culturels et politiques du monde Slave vis-à-vis du monde Germano-Romain

Original: La régle du jeu

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