L’arme secrète de Poutine

Galeotti2012

7 Juillet 2014

Mark Galeotti, Foreign Policy

Le service de renseignement militaire de Russie est plein d’aventuriers, d’assassins, de trafiquants d’armes et de bandits. Ce qu’ils ont fait en Ukraine n’est qu’un début.

Un service d’espionnage a deux façons de démontrer son utilité au gouvernement qu’il sert. Soit en étant vraiment utile (par exemple en localisant un terroriste activement recherché), soit en suscitant la peur, l’animosité et la dépréciation de la part de ses rivaux (par exemple en étant désigné comme une menace majeure dans une déclaration du Congrès). Quand un service parvient à réaliser les deux, sa valeur en fait plus l’ombre d’un doute.

Depuis le début de la crise ukrainienne, le Kremlin n’a pas eu beaucoup de doutes sur la valeur du GRU, le renseignement militaire russe. L’agence n’a pas seulement démontré comment le Kremlin peut l’utiliser comme un outil de politique étrangère essentiel, en découpant une pays en morceaux avec juste une poignée d’agents et beaucoup d’armes. Le GRU a aussi montré au reste du monde comment la Russie a l’intention de combattre dans les guerres futures : par un mélange de dissimulation, de déni, de subversion et de violence chirurgicale. Les groupes rebelles soutenus par le GRU dans l’est de l’Ukraine perdent du terrain face aux troupes de Kiev, mais le paysage géopolitique a durablement changé. Le GRU est de retour dans le jeu global de l’espionnage avec une nouvelle stratégie qui va être un défi pour l’Ouest dans les années à venir.
Les années récentes n’avaient pas été tendres pour la Direction centrale du renseignement de l’état-major (Glavnoe razvedyvatelnoe upravlenie, GRU). Jadis, c’était sans doute la plus grande agence de renseignement de Russie, avec ses antennes autonomes — connues sous le nom de “résidences” — dans les ambassades du monde entier, ses vastes réseaux d’agents clandestins, et ses neuf brigades de forces spéciales connues sous el nom de SPetnaz.
Au début de 2013, le GRU était da s les cordes. Depuis 1992, l’agence avait été chargée des opérations dans les pays postsoviétiques, “l’étranger proche” de la Russie. Mais le président Poutine semblait la trouver de moins en moins adapté à cette mission. Quand le Service de sécurité fédéral (FSB), l’agence de sécurité intérieure fut autorisée à mener des opérations à l’étranger en 2003, un homme du serail me dit que c’était parce que “le GRU semble incapable de faire quoi que ce soit dans notre voisinage à part compter des chars.” (peut-être en était-il même incapable: Poutine considérait le GRU en partie responsable des performances médiocres de la Russie dans l’invasion de la Géorgie en 2008). L’opinion générale à Moscou était que la spécialisation du GRU dans les “opérations mobiles” énergiques comme les commandos paramilitaires n’étaient plus pertinentes à l’âge de la cyber-guerre et de la politique du pétrole.

Des faux pas politiques contribuèrent aussi à diminuer le rôle du GRU. Valentin Korablenikov, le chef de l’agence de 1997 à 2009, paraissaient plus à l’aise pour accompagner des commandos d’exécuteurs en Tchétchénie que pour les intrigues de palais à Moscou. Ses critiques des réformes militaires de Poutine le placèrent aussi sur la liste noire du Kremlin. Korabelnikov fut renvoyé en 2009 et remplacé par le Colonel Général Alexander Chliakhtourov, proche de la retraite, qu’on ne vit guère pendant deux ans au quartier général du GRU en raison de sa mauvaise santé. En décembre 2011, le GRU reçut son troisième chef en trois ans, le major général Igor Sergun, un officier de renseignement sans expérience du combat et le directeur le moins gradé qu’ait eu le GRU depuis des décennies. Fin 2013, le Kremlin envisageait apparemment de rétrograder le GRU de « direction centrale » en simple direction, ce qui aurait été un coup terrible pour le service en termes de prestige et d’accès au pouvoir politique.
Pour beaucoup de raisons, la relégation du GRU semblait inévitable. Depuis 2008, le GRU avait subi des coupes sombres budgétaires tandis que le budget de la plupart des agences de renseignement russes augmentait constamment. 80 généraux sur 100 avaient été renvoyés, mis à la retraite ou mutés, et la plupart des Spetnaz réaffectés dans l’armée régulière. L’effectif des résidences furent réduit, parfois à un seul officier travaillant sous la couverture d’attaché militaire.

Mais quelques mois peuvent faire une grande différence. Ce que le Kremlin voyait avant comme les limites du GRU, son attention exclusive à « l’étranger proche », la préférence pour la violence plutôt que la subtilité, un style plus aventuriste (y compris la prédilection pour les opérations d’assassinat à l’étranger) étaient désormais des atouts.
La prise de la Crimée en mars, pratiquement sans verser un goutte de sang, fut mise au point par la Direction centrale des opérations de l’état major qui s’appuyait essentiellement sur le renseignement fourni par le GRU. Le GRU avait placé la région sous une surveillance globale, il observait les forces ukrainiennes basées dans la région, écoutait leur communication. Le GRU n’a pas seulement fourni une couverture aux « petits hommes verts » qui surent prendre très vite des sites stratégiques de la péninsule avant de révéler qu’ils appartenaient aux troupes russes. Beaucoup des commandos étaient ou avaient été des Spetnaz.
Il y a un faisceau croissant de preuves concordantes que le soi-disant ministre de la défense des séparatistes de la République populaire du Donetsk, Igor Strelkov, de son vrai nom Igor Girkin, est un officier d’active ou de réserve du GRU, qui reçoit probablement des directives sinon des ordres de l’état-major du service. C’est pourquoi l’UE l’a identifié comme « membre » du GRU et placé sur la liste des sanctions. Bien que la plupart des insurgés dans l’est de l’Ukraine semblent être des Ukrainiens ou des « touristes de guerre » russes — encouragés, armés, soutenus par Moscou —, il s’avère qu’il y a aussi sur le terrain des agents du GRU qui assurent le transport d’armes et de personnes à travers la frontière.
Ce n’est qu’à la fin mai, quand le bataillon Vostok apparu à l’est de l’Ukraine que la remise en selle complète du GRU devint claire.
Ce groupe séparatiste porte le même nom qu’une unité de Tchétchènes parrainée par le GRU, dissoute en 2008. La nouvelle brigade — composée pour l’essentiel des mêmes combattants de Tchétchénie — semblait sortir de nulle part, avec son armement militaire et ses transports de troupes blindés. Son premier acte fut de prendre le contrôle du bâtiment de l’administration de Donetsk, en chassant la bande d’insurgés qui y avait établi son quartier général. Après s’être imposé comme le meneur de la meute, la brigade Vostok commença à recruter des volontaires ukrainiens pour remplacer les Tchétchènes qui rentrèrent chez eux.
Alexandre Khodakovski, qui avait fait défection du SBU, le Service de sécurité ukrainien, annonça alors qu’il était le commandant de ce bataillon. Mais cela n’intervint que plusieurs jours après la prise de l’administration de Donetsk. Cela veut dire que le bataillon était commandé au début par des représentants du GRU. Le bataillon Vostok s’est avéré destiné non tant à combattre les troupes régulières ukrainiennes (ce qu’il fait aussi) qu’à imposer par ses compétences et sa discipline l’autorité de Moscou sur les milices dans la mesure où c’est nécessaire.
La présence du bataillon Vostok révèle clairement la stratégie de Moscou : le Kremlin ne souhaite pas un conflit militaire ouvert avec ses voisins. A la place, le type de guerre « non linéaire » menée en Ukraine sera vraisemblablement son instrument de prédilection dans l’avenir. Il combine le recours ouvert à la force, la désinformation, les pression politiques et économiques, et les opérations clandestines. Le GRU excelle dans ce genre d’opérations.
Après tout, dans la mesure où Moscou n’est pas près d’abandonner sa prétention à être une grande puissance, la politique étrangère de la Russie sera centrée dans l’avenir proche sur la construction et le maintien de son hégémonie en Eurasie. Ce sont aussi les zones où le GRU est le plus fort. Par exemple, au Kazakhstan, où les régions du nord, avec une importante population russe, sont une cible potentielle pour des pressions politiques du même genre, appuyées sur des minorités locales, le GRU est le principal fournisseur en matière de renseignement, dans la mesure où son équivalent civil, le SVR est techniquement interdit d’opération au Kazakhstan comme dans tous pays de la CEI en vertu de la Déclaration d’Alma Ata en 1992.
La combinaison de ces facteurs signifie que le GRU est aujourd’hui dans une position beaucoup plus sûre et confortable qu’il y a un an. Kiev a expulsé un attaché naval de l’ambassade de Russie en tant qu’officier du GRU, et Sergun, le chef du GRU, a été placé sur la liste des sanctions occidentales. Mais aucune de ces actions n’a fait le moindre mal à l’agence. Tout ce qu’elles ont pu produire est d’augmenter le prestige du GRU.
On ne parle plus de rétrograder le Gru dans les cercles du pouvoir à Moscou. La restauration de son statut veut dire qu’il est à nouveau un joueur dans les guerres de clans permanentes entre les services en Russie. Plus important, cela veut dire que les opérations du GRU ailleurs dans le monde vont probablement se multiplier et retrouver leur ancien tour agressif.
Le retour du GRU montre également que la doctrine de la « guerre non linéaire » n’est pas seulement une réponse ad hoc aux particularités de l’Ukraine. C’est de cette façon que Moscou prévoit de promouvoir ses intérêts dans le monde d’aujourd’hui. Le reste du monde n’en a pas encore pris conscience, bien que le chef de l’état major Valery Gerasimov l’ai exposée l’an dernier dans une obscure revue militaire. Il écrit que cette nouvelle forme de guerre implique « un large usage de moyens politiques, économiques, informationnels et humanitaires et d’autres mesures non militaires… complété par des moyens militaires de nature clandestine », dont les forces spéciales ne sont pas le moindre.
Les combattants de ce genre de conflit seront des espions, des commandos, des pirates informatiques, des dupes et des mercenaires — exactement le genre d’agents dont disposent le GRU. Bien que la plupart des Spetsnaz ne relèvent plus directement de la chaine de commandement du GRU, l’agence a toujours sous la main des forces spéciales d’élite entrainées pour l’assassinat, le sabotage, la désinformation, comme on le voit en Ukraine. Le GRU a aussi montré sa capacité à travailler avec toutes sortes de francs-tireurs. En Tchétchénie, il n’a pas seulement créé le bataillon Vostok mais d’autres unités formés de déserteurs de la guérilla ou des bades de brigands. Le trafiquant d’armes condamné Victor Bout est connu pour être très probablement un agent à temps partiel du GRU. Le GRU est moins sourcilleux que la plupart des autres agences sur les gens avec lesquels il travaille, et du coup il est plus difficile d’être sûr de savoir si ces gens travaillent pour lui.
L’OTAN et les Occidentaux n’ont pas de véritable réponse à cette situation. L’OTAN qui est une alliance militaire conçue pour répondre à une agression directe et ouverte, a déjà montré qu’elle était perdue face aux attaques virtuelles, comme la cyber attaque contre l’Estonie en 2007. Le retour en grâce du GRU nous promet un futur où la menace de chars passant les frontières, comme aux temps de la guerre froide, sera remplacée par un nouveau genre de guerre, combinant la ruse, l’entretien soigneux d’alliés locaux, des attaques clandestines des Spetsnaz, afin de réaliser les buts politiques du Kremlin. L’OTAN peut bien être plus puissant en termes strictement militaires, mais si la Russie peut fomenter des divisions entre les Occidentaux, mener des opérations susceptibles d’être déniées en s’abritant derrière des tiers combattants, viser des personnes et des installations stratégiques, peu importe qui a le plus de chars et les meilleurs avions de combat. C’est exactement ce que le GRU est en train de faire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Login

Register | Lost your password?